Postcard Magazine - Un thé au Sahara

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Dans “Un thé au Sahara” de Paul Bowles, un couple de New Yorkais oisifs, Kit et Port Moresby, débarquent en Afrique du Nord à la fin de la Seconde guerre mondiale afin d’y explorer le Sahara. Lourdement chargés et des billets plein les poches, les époux cherchent le bonheur lors d’un voyage limité ni dans le temps ni dans l’espace. Et pourtant, le couple est à la dérive, se méprise, se trompe. Le roman se lit d’abord comme une invitation au voyage à une époque de vraie découverte, mais finit comme une mise en garde particulièrement sévère.

Les protagonistes d’ “Un thé au Sahara” sont une parfaite illustration de la différence entre le voyageur et le touriste. Port est en quête d’exploration, d’une fuite éperdue, sans guide ni carte vers un désert béant. Le touriste le dégoûte, il en rencontrera d’ailleurs durant son périple. Kit préfère les zones explorées, répertoriées comme la plupart des voyageurs qui préfèrent une version“soft”, la surface d’une destination plutôt que sa réalité brute jugée trop authentique. 

Au contact du désert, le mal-être des deux personnages s’accentue. Tandis qu’ils s’éloignent de la civilisation telle qu’ils la connaissent, ils se font happer par leurs pulsions destructrices quitte à se perdre eux-mêmes. Port et Kit n’ont de cesse de mépriser les touristes. Et pourtant, ils sont trop encombrés par leurs propres bagages émotionnels et physiques pour réellement s’adonner au spectacle qui s’offre à eux. Trop xénophobes, trop anxieux, trop égocentriques pour voir. Peut-être comme tant de gens qui méprisent le touriste, Kit et Port refusent de voir le touriste qui est en eux-mêmes. Frank Michel l’avait avancé: le touriste n’est-il peut être qu’un voyageur idiot. Dans “Un thé au Sahara”, le voyage devrait sûrement demeurer un idéal, plutôt qu’un objectif à atteindre.

Port et Kit errent sans but de sensation à sensation, cherchant espoir et intégrité dans une existence occidentale vide, à l’image du désert qu’ils visitent. Le désert , leur “baptême de solitude” devient une métaphore de leur vide spirituel, de la dissolution de leur ego. L’intention de Bowles avec ce roman était justement de montrer “comment le désert peut nous affecter, révéler le désert intérieur de l’esprit”. Loin des repères de la société, pas de rédemption ni d’espoir.

 

Quand l’enveloppe de l’ ego occidental craque, l’homme doit affronter les forces en lui qui étaient contenues par la répression intellectuelle sous laquelle ils vivaient à New York. Comme le soutient Antoine Raybaud,  «La malédiction frappe l'homme du désert parce que le désert est l'horreur de la terre - son enfer, son sacré, son aride, sa solitude, sa déréliction, son irrémédiable, sa violence irrecevable». 

Certains critiques aimaient avancer la thèse selon laquelle le thème central des romans de Paul Bowles est l’aliénation de l’homme civilisé face à une société plus primitive. Ou encore comment la société occidentale génère de l’aliénation. Il en résulterait un inévitable nihilisme. Paul Bowles démontre un rejet de l’Occident, de par sa vie privée (il a passé la majorité de sa vie au Maroc) et de par sa fiction. Dans ses romans, les personnages ne trouvent pas de noblesse ou de romantisme dans l’altérité. Même déracinés, ses personnages restent bien ancrés dans leur culture. Pourtant, le touriste était sensé accepter “sa propre civilisation sans objection, alors que le voyageur, lui, la compare avec les autres et en rejette des éléments qu’il désapprouve.” 

 

L’équilibre n’est atteignable que par la religion et dans “Un thé au Sahara” cette religion est l’Islam. Avec ses rituels, ses règles et ses tabous, l’homme musulman trouve et donne du sens à son existence. L’homme qui s’est attaché à son ego individuel ne pourra jamais atteindre la  vie instinctive, sereine que possède l’homme musulman: “Il y a ceux qui sont capables, comme ils le disent, de s’oublier… Je ne pense pas que nous soyons capable d’en faire l’expérience. Il est impossible d’obtenir les bénéfices spirituels ou guérisseurs de la fraternité sans avoir grandi en tant que pieux musulman. Leur conscience est totalement différente de la nôtre.” (Paul Bowles lors d’un entretien avec Daniel Halpern en 1975)

 

Cette impossibilité mêlée au vide du désert dévoile les pulsions auto-destructrices des protagonistes. L’une des obsessions de Bowles semble bien être la destruction du soi occidental. Selon lui, quand une personne cherche à obtenir la connaissance et la capacité à vivre, ce qu’elle cherche réellement c’est à dépouiller ce qui la différencie des autres. L’important n’est pas ce qui nous différencie des autres, mais ce qui nous en rapproche. Kit et Port ne survivent pas à ce dépouillement. Bowles regrette le désert spirituel et émotionnel que l’homme moderne hérite de sa culture, un vide cruellement exposé par le désert physique.

Fiona Yumi Kayayan