Postcard magazine - Dakhla

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4 août 

De Paris avec une escale à Casablanca, nous voilà à Dakhla, au bout du bout du Sahara, celui qui plonge dans l’Atlantique. Le Sahara frais, un air de Biarritz en Afrique, le courant froid des Canaries. Notre hôtel le Calipau, et sa plage se trouvent à quarante cinq minutes de marche de la ville de Dakhla. Le Calipau est désert. C’est le Ramadan. 

On a décidé de bien commencer nos vacances avec un jogging. Les instructions du personnel étaient simples, nous devions suivre la route unique qui traverse la péninsule, jusqu’au bout. J’avais téléchargé quelques podcasts techno dans mon iPod à Paris, qui me sont bien utiles quand Louis disparaît à l’horizon. Peu de choses ici pour divertir l’oeil, du sable et du sable, des buissons à l’allure biblique, des bâtiments jamais terminés. Des monuments incongrus roses pâles s’érigent autour du chemin bordé de palmiers et de lumières disco au bord de l’Atlantique. Ni la nature ni l’architecture n’ont de sens. 

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Nous achevons notre course sur la route et arrivons à la ville qui nous accueille avec un panneau d’affichage géant du Roi Mohammed VI. 

Un grand hôtel, de petits marchés, des restaurants, quelques silhouettes en djellaba, capuches pointues et requins Nike aux pieds. Une ville presque fantôme de jour, Ramadan oblige. Nous en sommes ravis. 

On s’aventure jusqu’à la pointe du pays, un terrain vague jonché de déchets. Derrière ses falaises abruptes, « des pirates! » nous avertit un jeune homme. Nous finissons notre exploration de la ville avec une visite aussi terrifiante que fascinante d’un marché couvert. Des nuées de mouches nous giflent le visage. Les odeurs sont insoutenables. 

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10 août 

Le soleil tape depuis cinq jours, un temps très propice au bronzage, bien qu’aujourd’hui soit un jour plutôt nuageux. Je bronze comme chaque année par brûlures successives sous le soleil africain et le regard de gardes armés, car l’hôtel et sa plage sont surplombés par un camp militaire.
Un de nos serveurs, un sénégalais nommé Youssoufa qui porte un maillot de basketball rouge a décidé de me surnommer la Diva. Après quelques jours de compliments effusifs, je croise Youssoufa dans les couloirs de l’hôtel, qui me dit simplement “Donne-moi une chance... de te prouver que je t’aime”.
Le lendemain je surpris Louis en pleine conversation avec le jeune homme en question. Youssoufa souhaite savoir si Louis et moi formons un couple. Mon ami lui répond que je suis célibataire et qu’il a toutes ses chances pour m’épouser. Je tente de changer de conversation, expliquant que Louis, lui a d’autres penchants. Youssoufa me répond tout simplement que cela n’existe pas. 

12 AOUT

Parfois on regarde la télévision. Etrangement il y a toutes sortes de chaînes françaises ici. Voilà comment parfois, on se retrouve à regarder “Hollywood girls” une sorte de télé-réalité scriptée française au fond de nulle part. On regarde
aussi des DVD comme “La nuit américaine” de Truffaut. “Les starz !” s’est exclamé Abdellatif en voyant la jaquette.

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15 AOUT

C’est la nuit que vit Dakhla, après la rupture du jeûne. Notre programme est le même tous les soirs depuis notre arrivée, comme des petits vieux. On marche de l’hôtel
à la ville, on dîne au même restaurant, le Samarkand. Nous y sommes très bien accueillis par un vieux monsieur à l’élégance rare, Hassane. La grande terrasse surplombe la lagune aux eaux transparentes.

Durant notre marche digestive, nous sommes surpris par le regard agressif et désirant d’autochtones aux mâchoires coupées au couteau, aux pommettes saillantes
et à la musculature ne qui nous offrent des jus de fruits à la tombée de la nuit. Il semblerait que je sois la seule femme dans la ville. Les marocains nous abordent
avec beaucoup d’aisance et nous faisons de très belles rencontres. Pas un seul coucher de soleil sans être invités à briser le jeûne. Les physiques intimidants
au premier abord s’accordent avec un sens presque désuet de la politesse et une gentillesse extrême. Nous sommes marqués par leur élégance, des adolescents aux plus âgés, des barbiers aux policiers. Une élégance sans prix
ni étiquette, qui se niche dans la douceur des gestes,
les ports de tête princiers.

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19 aout

 

Deux nouvelles personnes sont arrivées à l’hôtel, deux sœurs d’origine arménienne qui vivent à Paris. Je leur ai con é
être un quart arménienne, nous nous sommes naturellement donc liées d’amitié. Elle ont beaucoup plus d’activités de prévues
que nous. On se joint à elles de temps à autre. On tient tous dans un 4x4 conduit par le chauffeur de l’hôtel, Adil. Il nous emmène à des fermes, où l’on voit des chèvres; et à la lagune où l’on voit des amants roses. Il y a une source de sulphur à l’une des fermes, mis à part l’odeur d’œuf pourri, on y passe un moment assez mémorable. Louis, en slip, se fait asperger d’eau par le fermier entre les brebis et les poule

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21 AOUT

Un des serveurs à l’hôtel, Abdellatif s’intéresse beaucoup
à Louis et moi. Il vient de Rabat, où il a fait une école d’hôtellerie. Il aime pêcher ; son pro l Facebook est plein
de photos de lui avec ses prises. Hier soir il tenait absolument à nous montrer sa chambre. Il y avait un drapeau du Maroc sur chaque mur, et une radio sur une pile de vêtements.

On s’est assis là en silence pendant quelques temps.

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23 AOUT

Nous avions presque fait tout ce qu’il y avait à faire dans la ville. Sauf un photoshoot avec le photographe local. Son studio est incroyable, sur ses murs des décors en technicolor, tels que des châteaux anglais ou encore Shanghaï.

Il est ravi de nous avoir comme modèles. Il prend plusieurs de nos portraits et nous posons ensemble avec des vases. On est allé récupérer les photos quelques jours plus tard, on n’a peut-être jamais autant ri. On dirait un couple en lune de miel de très mauvaise qualité. Le meilleur reste «la photo surprise» que le photographe m’a concoctée. Il m’a retouchée à outrance, rajouté 30 kilos, du maquillage, une fausse main pleine de henné et un voile. «Une vraie beauté» m’assure le photographe, une beauté qui a demandé beaucoup de travail.

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25 AOUT

Nous sommes de plus en plus coupés de toute communication avec la maison. Nous n’avons pas internet. On pourrait comme les locaux faire la queue au cybercafé à la ville...
Mais pour quoi faire ? Rien ne nous manque vraiment.

Nous avons l’impression que nos amitiés à la maison ne servent plus qu’à soulager la solitude intrinsèque à la vie citadine.
Nos envies d’isolation sont devenues presque alarmantes.
C’est bien pour cela que nous sommes les seuls

dans le Sahara pendant le Ramadan, pendant que les autres de notre âge passent leur mois d’août à Ibiza ou Mykonos.

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28 AOUT

Nous avons fait la connaissance d’un jeune et beau couple d’espagnols arrivés au Calipau et sommes désormais quatre dans le complexe hôtelier. Ils sont souriants et amoureux
et ensemble depuis sept ans (ils en ont 24) et sont ici pour faire du kite surf. Ils insistent pour nous y emmener: ils ne comprennent pas que l’on puisse réellement vouloir ne rien faire d’autre de nos jours que lire et siroter du thé. Il nous y ont conduit aujourd’hui (en chantant ensemble dans la voiture), comme des parents exaspérés par leurs enfants passifs.

Une fois là-bas, on ne fait que lire et siroter du thé.

Fiona Yumi Kayayan